Une étude fédérale chiffre pour la première fois le coût réel de la digitalisation des réseaux énergétiques suisses. Ses conclusions révèlent un choix structurant pour les exploitants de chaleur à distance.

En mai 2025, l'Office fédéral de l'énergie a publié une étude commandée à E-CUBE Strategy Consultants sur les options de comptage communicant dans le contexte de l'ouverture du marché gazier. Je vous recommande sa lecture, même si votre réseau ne transporte pas un mètre cube de gaz. Parce que derrière la question technique du choix entre télérelève et smart meter se cache un enseignement bien plus large — et bien plus urgent — pour tous les exploitants d'infrastructures énergétiques en Suisse.
Le constat central de l'étude est brutal dans sa clarté : dans un marché fragmenté, le coût annuel du comptage communicant oscille entre 200 et 760 CHF par point de mesure. Avec une organisation centralisée et des effets d'échelle, ce même coût tombe à 35–86 CHF. Un facteur six. La conclusion des auteurs ne laisse aucun doute : l'enjeu économique principal ne réside pas dans le choix de la technologie, mais dans la capacité à s'organiser pour bénéficier d'effets d'échelle.
Permettez-moi de poser une question qui peut sembler déplacée : quel opérateur télécom utilisez-vous pour votre réseau d'entreprise ? Je parie que vous avez un contrat-cadre, que votre fournisseur est établi en Suisse ou dans l'UE, que vous avez lu les conditions de traitement des données, et que vous avez négocié une garantie de continuité de service. Vous avez fait cela parce que votre connectivité d'entreprise est une infrastructure critique.
Pourtant, quand vient le moment d'équiper les sous-stations de leur réseau de chaleur, les mêmes exploitants choisissent parfois leur infrastructure IoT comme on choisit une application mobile : vite, sur la base d'un devis, sans poser les questions qui comptent. Qui héberge les données ? Sur quel sol ? Avec quelles garanties de réversibilité ? Quelles dépendances technologiques s'engage-t-on à long terme ?
Une infrastructure communicante, ce n'est pas un outil. C'est un choix de souveraineté que l'on fait une fois et qui structure les dix années suivantes.
L'étude OFEN le confirme à sa façon : les coûts actuels élevés en Suisse sont le fruit d'un marché fragmenté où chaque acteur a fait ses propres choix, sans coordination, sans effets d'échelle, et souvent sans vision de long terme.
L'étude contient une phrase que j'ai lue deux fois. Les auteurs notent que les enjeux du comptage communicant sont « d'autant plus forts que le nombre de clients chaleur (transition PAC, chauffage à distance) pourrait baisser ». C'est une alerte pour le marché du gaz. Mais c'est une opportunité explicitement nommée pour le marché du chauffage à distance.
La transition énergétique suisse dessine une convergence claire : des réseaux de gaz qui se contractent, des réseaux de chaleur qui se développent, et des infrastructures de mesure intelligente qui deviennent le système nerveux de la gestion de ces réseaux. Les exploitants de CAD qui auront construit cette infrastructure aujourd'hui, avec des solutions fiables, interopérables, dont les données restent sous leur contrôle, seront dans une position radicalement différente de ceux qui l'improviseront dans cinq ans sous la pression réglementaire.
Quand un exploitant de réseau de chaleur consulte le marché pour digitaliser ses sous-stations, les critères d'évaluation portent en général sur le prix, les fonctionnalités, et parfois la facilité d'intégration. Rarement sur deux dimensions pourtant déterminantes : la fiabilité opérationnelle sur la durée, et la souveraineté sur les données produites.
La fiabilité d'abord. L'étude OFEN documente des coûts d'exploitation allant jusqu'à 600 CHF par point et par an dans des configurations fragmentées. Ces coûts reflètent la réalité d'équipements mal dimensionnés, de connectivité instable, de systèmes sans monitoring de flotte, et de maintenances correctives répétées. Une infrastructure IoT fiable, c'est une infrastructure dont on peut garantir le taux de remontée des données, détecter les anomalies avant qu'elles deviennent des incidents, et maintenir la cohérence du parc sur dix ans.
La souveraineté, ensuite. Les données produites par un réseau de chaleur, courbes de charge, températures de départ et retour, états des vannes, consommations, sont des actifs stratégiques. Elles permettent d'optimiser l'approvisionnement, de contractualiser différemment avec les producteurs de chaleur, de répondre aux exigences réglementaires de reporting, et demain de valoriser des flexibilités sur les marchés de l'énergie. Ces données doivent rester sous le contrôle de l'exploitant. Hébergées en Suisse ou dans l'UE. Exportables. Réversibles.
La souveraineté sur les données d'un réseau, ce n'est pas un luxe réservé aux grands opérateurs. C'est une condition de la résilience opérationnelle pour n'importe quel exploitant.
Les exploitants qui font le choix de digitaliser leurs réseaux aujourd'hui, avec des solutions pensées pour durer, construites sur une infrastructure de communication éprouvée, et dont la couche logicielle est conçue pour valoriser les données — construisent une avance qui sera difficile à rattraper.
Ceux qui attendent hériteront d'un contexte où les choix seront contraints par la réglementation, les coûts de déploiement tardifs, et la nécessité de rattraper un retard accumulé. Le facteur six de réduction de coûts mis en évidence par l'étude n'est pas une promesse abstraite, c'est le résultat d'une décision prise tôt, avec la bonne architecture, et avec les bons partenaires.
Le modèle gazier nous donne une dernière leçon, peut-être la plus précieuse : les marchés qui se fragmentent autour de solutions locales, sans coordination et sans vision commune, paient toujours plus cher. Les réseaux de chaleur ont une fenêtre pour ne pas répéter cette erreur. Elle ne sera pas ouverte indéfiniment.
Je dois confesser une surprise à la lecture de ce rapport. En 32 pages d'analyse rigoureuse sur les coûts du comptage communicant, les auteurs ne consacrent pas une ligne à deux questions pourtant fondamentales : à quelle fréquence les données sont-elles remontées ? Et dans quel état arrivent-elles ?
Ce silence est révélateur d'un angle mort persistant dans le débat sur la digitalisation des réseaux énergétiques. Relever un compteur une fois par jour, c'est techniquement du « comptage communicant ». Mais une courbe de charge journalière sans contrôle qualité, sans détection des valeurs aberrantes, sans traitement des lacunes de communication, c'est une donnée brute que personne ne peut exploiter avec confiance.
Pour un réseau de chaleur, la granularité temporelle n'est pas un détail technique, c'est ce qui détermine si vous pouvez détecter une dérive de température à temps pour éviter une sur-chauffe, si vous pouvez identifier un abonné dont le comportement signale une fuite, ou si vous pouvez produire un bilan énergétique mensuel fiable à présenter à vos parties prenantes. Une donnée relevée toutes les 24 heures, sans traitement, ne permet rien de tout cela.
La vraie question n'est pas combien coûte la remontée de données, c'est combien vaut une donnée exploitable. Et ce n'est pas la même chose.
La chaîne de valeur de la donnée énergétique comporte trois étapes que l'étude OFEN réduit à une seule : collecter, traiter, valoriser. Le traitement, validation, nettoyage, détection d'anomalies, enrichissement contextuel, est précisément ce qui transforme un flux de mesures en information décisionnelle. C'est aussi, il faut le dire, ce qui justifie d'investir dans une plateforme logicielle au-delà du simple module de télérelève.
Les exploitants qui choisissent leur infrastructure IoT uniquement sur la base du coût de collecte font l'économie de la couche qui donne sa valeur à tout le reste. C'est un peu comme évaluer un système de surveillance médicale uniquement sur le prix du capteur, sans tenir compte de la capacité à interpréter les signaux.
Lien vers l'étude complète : https://www.bfe.admin.ch/bfe/fr/home/approvisionnement/approvisionnement-en-gaz/loi-sur-approvisionnement-en-gaz.html
Maël Perret - CEO